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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 13:59

Mon intervention est personnelle. Une équipe éducative n’a pas une pensée
unique. Pour travailler, elle a besoin d’une réflexion à la fois multicolore et
cohérente. J’écris car il est important de mettre des mots, dans un foyer où la
communication se fait par le corps, la violence ou d’autres moyens. Mettre des
mots signifie : « Je vous respecte, ce que vous me dites est important et je mets
mon sens sur vos actions. » Je pense qu’un outil de mon travail est l’écrit. Pouvoir
écrire ce que je fais, le projet que je peux avoir, permet de laisser des traces,
permet à mes futurs « remplaçants » de comprendre.
« Lorsque les mots perdent leur sens,
les gens perdent leur liberté. »
Confucius, philosophe chinois
(551-479 av. J.-C.)
Je travaille depuis septembre 1992 dans
un foyer occupationnel à Ampuis
(Rhône). Au départ, j’accompagnais les
résidants dans des appartements situés
en dehors du foyer. Depuis octobre 2000,
je travaille sur un module accueillant des
personnes régressées.
L’ ADSEA du Rhône, gestionnaire de cette
structure, s’occupe en plus des habituelles
missions sociales (prévention, AEMO , tutelle)
de personnes souffrant d’un handicap
mental. Lors du cinquantenaire de la Sau-
vegarde du Rhône, M elle Gounot, prési-
dente à l’époque, en donnait l’explication :
« La Sauvegarde du Rhône est entrée dans
le secteur du handicap en 1957, à la
demande pressante du recteur de la popu-
lation. Il s’agissait d’ouvrir un établisse-
ment fonctionnant 365 jours par an pour
des enfants qu’on appelait alors “débiles
profonds”, que l’absence de milieu familial
ou des troubles trop importants empê-
chaient de placer dans les semi-internats
ou les internats de semaine qui se créaient
à ce moment-là. Aucune autre association
ne voulait s’en charger, alors la Sauvegarde
l’a fait. »
Les personnes accueillies au foyer Rey-
nard sont atteintes d’une déficience intel-
lectuelle plus ou moins importante, avec
souvent une faible acquisition du lan-
gage, de gestes simples, d’autonomie
pour la toilette, et pour certaines des
capacités à manger seul (couper sa
viande). Quelques-uns montrent des
troubles associés relevant d’une structure
psychotique. Des troubles de la personna-
lité se greffent sur le handicap. Leur souf-
france n’est qu’une partie de leur être,
partager leur quotidien est une piste pour
saisir la réalité de ces personnes avec leurs
qualités et leurs difficultés.
Ces personnes ne s’expriment pas toutes
par des mots. Certaines le font à travers
une gestuelle personnelle (jeu avec des
VST n° 105 - 2010
www.cairn.info
JEAN-PIERRE MEYERAnimateur de la vie en foyer d’adultes
La médiathèque
Cette activité a débuté, en 1995, avec Y.F.
en contrat emploi solidarité à l’apparte-
ment de Pont-Évêque. Trois résidants y
participaient.
Elle se déroule à la médiathèque de
Givors. Nous bénéficions de l’auditorium
de la médiathèque (salle équipée).
Chaque résidant peut emprunter un CD
tous les mercredis. Nous y allons de
16 heures à 18 heures L’atelier s’appelle
VST n° 105 - 2010
« choisir »... Choisir vient du gothique
kausjan, « éprouver, goûter ». Cette défi-
nition renforce mon projet de l’atelier, son
contenu. Nous goûtons une musique qui
n’est pas forcément celle que nous appré-
cions. Ce moment devient un loisir où le
désir et le plaisir sont les locomotives de
ces après-midi. Ce temps de goûter me
paraît se situer au dessert, généralement
composé de douceurs.
Le projet initial était de stimuler les rési-
dants dans leurs choix, dans leurs désirs,
dans leurs préférences, tout en n’interve-
nant pas sur ceux-ci. Rapidement, le temps
des « plaisirs » a pris le pas sur le choix.
Comme le dit Jean-Michel Ribes, acteur et
producteur, « la vraie culture est le plai-
sir ». Le plaisir est la médiation. Il permet à
l’autre de communiquer des non-paroles,
des choses immatérielles, éphémères.
La musique a rapidement dynamisé le
projet. Elle mobilise chez chacun d’entre
nous des sensibilités différentes, comme
un être diffère de l’autre. Vivaldi permet
une évasion en rapport avec la nature,
tandis que Sardou nous parle de choses
ou d’autres de la vie. Ce temps a permis
d’entamer pour un résidant le travail de
deuil de sa mère, et pour tous le travail de
deuil lié au décès de l’un d’eux. Nous
avons écouté Ferrat car ces deux disparus
l’aimaient. Ce moment passé à la média-
thèque autorise un mélange entre le non-
verbal et les différents sens. La musique
amène la fluidité, permet de danser, de
tournoyer ou de se fragmenter. De se
défaire et de se refaire.
Animer cet atelier, c’est d’abord respecter
la différence culturelle et la préférence de
chacun en individualisant le choix, tout en
prenant en compte qu’il appartient au
groupe. Chaque résidant invite les autres
à un banquet musical. Je participe à la
35
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cailloux, remplissage de caisse de papier
ou autres), mais beaucoup le font au tra-
vers de leur corps. La plainte d’un mal de
tête, de bras, de ventre ou tout simple-
ment des larmes sont là pour nous inter-
peller, même si nous ne pouvons pas
forcément comprendre la raison ou la
demande de cette plainte.
Dans nos pratiques, nous tenons à les
considérer comme adultes. Les résidants
sont dits « adultes » alors que leur état les
rend dépendants dans les actes de la vie
quotidienne. Leur statut, leur identité les
désignent comme adultes, alors qu’ils ont
des difficultés à accéder à un certain seuil
d’autonomie, à une liberté de choix.
Pourtant, l’adulte, d’après le Petit Robert,
« est celui qui est parvenu au terme de sa
croissance ». L’analyse de la dépendance,
de ce qui fait obstacle à l’autonomie, à sa
reconnaissance par la société, de son sta-
tut d’adulte, nous permet d’avancer au
niveau de notre travail.
Certains résidants ont besoin que l’éduca-
teur ouvre des portes. Ils ne connaissent
souvent que les activités traditionnelles
des foyers (terre, cheval, peinture). La
médiation permet de tisser du lien avec la
personne accueillie, de mettre un tiers
dans la relation, d’installer un échange
entre l’éducateur et la personne accueillie.36
confection de ce repas musical, suite à un
travail en groupe d’analyse de la pratique.
Il est difficile de participer à la confection
d’un repas et de ne pas le partager.
Le jardin
L’aménagement des alentours du foyer et
la remise en culture d’un terrain autour
d’une serre constituent les axes de travail
de l’atelier jardin.
Des bordures de trottoirs, données par
une éducatrice, ont posé les limites entre
le jardin et le parking. Les résidants ont
repiqué tout le long des cinéraires. Un jar-
din paysager a été créé avec des plantes
d’ornement ; au printemps, des fleurs bis-
annuelles le colorent dans le carré exté-
rieur, entre la salle du personnel et les
bureaux. Le long d’un mur et bordant un
passage très fréquenté, un bandeau de
terre était laissé aux herbes folles. Une
résidante y a planté des rhizomes d’iris
donnés par une éducatrice. La pompe et
l’éclairage de la serre fonctionnent grâce
à une tranchée creusée par des résidants
entre le bâtiment principal et la serre. Les
berges du ruisseau Le Reynard sont agré-
mentées par des fleurs, des plantes d’or-
nement. En relation avec la municipalité,
cet automne les résidants ont balayé et
ramassé les feuilles de platane qui jon-
chaient le terrain de boules voisin du
foyer et les abords. L’année 1998 a vu la
plantation d’une dizaine d’arbres fruitiers
(cerisiers, abricotiers.).
Depuis plusieurs années, le travail de l’ate-
lier jardin est défini comme outil de rela-
tion avec les résidants et entre eux. Nous
faisons attention, aussi, à ne pas tomber
dans une concurrence déloyale à l’égard
des horticulteurs professionnels. Nous
avons privilégié des petites productions et
la diversification des plants, des cultures.
La vente se fait surtout auprès des rési-
dants désirant faire un cadeau à un parent
ou à un autre collègue, auprès du person-
nel de l’établissement et aussi à quelques
établissements de la Sauvegarde.
À l’atelier jardin, le travail permet au rési-
dant, même régressé, de réaliser une
chose, en semant des fleurs ou des
tomates, ou en ramassant un pot traînant
par terre. Lors du réaménagement de la
serre, nous avons dû transporter un pla-
teau en bois massif, à l’aide d’une
brouette et avec le soutien des résidants.
Un résidant, d’habitude dans son monde,
a saisi de son propre chef les bras de la
brouette, évitant qu’elle ne bascule et
que les porteurs forcent. Plusieurs autres
faits démontrent ainsi l’investissement
des résidants dans l’atelier. Les réalisa-
tions sont appropriées ; des participants
de l’atelier parlent de « mes tomates »
même s’ils n’ont contribué que par le
regard posé sur les légumes. Pour nous,
ce regard est aussi important que le tra-
vail réel d’autres jardiniers.
Certains prennent l’initiative d’un travail,
notent les prises de légumes ; d’autres,
par leur présence journalière volontaire,
confirment le travail qui se fait.
Le quotidien : la vie d’un résidant
Le quotidien permet au résidant d’exister.
Il ne lui demande pas de faire appel à des
moyens intellectuels, de réflexion. Le
quotidien est la vie, mais aussi le lieu de
conflit entre le souhait de l’individu et les
obligations de la collectivité (horaires,
lever, coucher, toilette...) Le quotidien est
le premier labour de la journée. Comme
le paysan, nous mettons le sol en sillons
séparés par une raize (rigoles servant
dans les champs à l’écoulement des
eaux), la raize n’étant pas ensemencée.
VST n° 105 - 2010
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DossierAnimateur de la vie en foyer d’adultes
VST n° 105 - 2010
trompe. Tout à coup, le résidant va boire
un canon. Plus tard, il va faire pipi. Il
chantonne un moment, puis il va voir
Pierre, son collègue du patin à glace.
Pierre est dehors, au jardin, avec Denis.
Midi : le résidant le sait car Jean-François
le dit. Il retourne dans son module d’ha-
bitation. Jacques nous attend dans la salle
à manger. Le résidant s’assoit à côté de
Sylvie, Jacqueline et Alain. L’éducateur
donne des cachets bleus, blancs, le rési-
dant boit de l’eau. Eva met le plat sur la
table. L’éducateur les sert, le résidant
prend du pain dans la corbeille. Après,
c’est steak haché et chou-fleur. Le rési-
dant n’aime pas le chou-fleur, il n’en
prend pas. Enfin, le fromage. Le résidant
débarrasse ses couverts, lave la table. Il va
se laver les dents et faire une petite sieste.
14 heures, le résidant se rend à la média-
thèque. Les résidants choisissent chacun
à leur tour un CD . De retour de l’activité
musique, ils vont à la salle de biblio-
thèque regarder la télé.
17 heures, les résidants rentrent des ate-
liers. La porte du module est fermée à clef,
pourtant ils sont chez eux au foyer. L’édu-
cateur arrive, ouvre la porte, propose au
groupe de boire un coup. Pierre va dans sa
chambre s’allonger. Vers 18 heures, l’édu-
cateur lui propose de l’accompagner à la
toilette. Pierre choisit ses affaires, va à la
salle de bains. L’éducateur lui savonne le
dos, Pierre lave seul le reste de son corps. Il
se prélasse dans le bain. Puis, il sort du
bain, s’essuie, se rhabille. Les résidants
passent à table. Le repas du soir est le lieu
d’échange sur la journée, sur ce qui va se
passer dans la semaine. En tant qu’éduca-
teur, je me sens animateur du repas, inter-
rogeant les résidants, blaguant avec eux,
reprenant celui qui mange salement, mais
ayant en tête de développer l’expression
37
www.cairn.info
En même temps, nous fumons le sol avec
nos paroles et nos regards.
7 heures du matin, le résidant attend Sig-
mund. Il arrive. Il leur parle. Le résidant
est un peu inquiet : qui va venir, va-t-il
rester seul ? « J’ai faim... » Les paroles de
l’éducateur pansent un peu ses inquié-
tudes, le rassurent. L’éducateur va s’occu-
per du reste du groupe. Jacqueline
aujourd’hui est levée. Il la rassure. Sylvie
dort encore, l’éducateur frappe à sa
porte, attend une réponse de sa part. Elle
se met à crier « Durand », le nom de
l’éducateur. Elle se fait accompagner à la
salle de bains. Parfois, elle lui fait un
« cadeau » d’urine ou de matière fécale.
Christian va chercher le pain, avec la carte
postale de sa mère à la main. Jean et
Pierre s’éveillent.
Le groupe attend devant la porte de la
cuisine, il est 7 h 30. La maîtresse de mai-
son arrive. Sigmund ouvre la porte. Avec
Pierre, le résidant débarrasse le lave-vais-
selle, range les couverts et met la table du
petit déjeuner. Il demande du pain grillé,
du chocolat. Le dimanche, parfois, nous
mangeons des croissants. Rapidement, le
chocolat fume dans son bol, Sigmund
beurre ses tartines, le résidant l’aide par
son regard, comme un « merci ». C’est
agréable des tartines bien beurrées. Le
résidant aimerait bien avoir des céréales,
mais il n’ose pas demander. Il finit le petit
déjeuner, Sigmund lui demande de
mettre la vaisselle dans la machine. Eva, la
maîtresse de maison, le mettra en route
plus tard. Sylvie lave les tables.
9 heures, le résidant se rend à l’atelier
bois. Jean-François l’accueille et installe
les boîtes pour le conditionnement. Le
résidant commence à mettre les boîtes
noires dans le sac. Jean-François a tracé
des bâtons sur la table pour éviter qu’il se38
de « l’autre ». Le repas du soir est aussi
l’occasion d’informations, ou de prévisions
de la soirée.
C’est un moment où beaucoup de choses
se passent, me semble-t-il – cette
réflexion faisant suite au travail réalisé
pour mon mémoire de fin d’études qui
portait sur les difficultés alimentaires.
Pour les résidants, les repas ne doivent
pas représenter seulement l’opportunité
de se nourrir, mais aussi un temps
d’échange et de plaisirs, de joie.
Chacun à son tour, volontaire ou désigné,
débarrasse, remplit le lave-vaisselle, lave
la table ou les casseroles, balaie. Mon
influence, volontaire ou involontaire, est
pour beaucoup dans le choix de la suite
de la soirée. Quand nous regardons la
télévision, il m’arrive de commenter
l’image ou l’information donnée par le
journaliste. J’explique, avec des mots
simples, les informations, en essayant
d’être le plus neutre possible. Après le
repas, quelques résidants vont écouter de
la musique dans une chambre, ou parlent
entre eux. C’est un temps dont je m’ex-
clus. Souvent, un ou deux résidants regar-
dent un film, ou participent jusqu’à la fin
de la soirée, mais la plupart se couchent
de bonne heure. Jean-Paul se couche
après sa cigarette rituelle, dont nous
retardons la prise le plus possible. Cer-
tains peuvent également en profiter pour
prendre un bain prolongé ou recevoir des
soins (pansement, bain de pieds...).
Jean-Jacques est inquiet, prêt à sauter sur
quelqu’un. Cela fait plusieurs semaines
qu’il n’a pas reçu de courrier de sa sœur.
Sa mère est morte depuis trois ans. En
mettant des mots, en écrivant avec lui
une carte à sa sœur, il semble apaisé pour
un temps. Sylvie tourne en rond car elle
aimerait récupérer du café, le café est son
plus, surtout celui qu’elle emprunte. En
lui proposant un café, elle semble calmée.
Pierre et Philippe souhaitent aller sur la
tombe de leurs parents, mais ils n’ont pas
d’argent pour payer le voyage.
La réalité nous rappelle que le foyer n’est
pas le meilleur des mondes. La vie est un
long fleuve tranquille, mais avec beau-
coup de cascades et de chutes. Le présent
nous oblige à faire des choix humains,
éducatifs ou financiers. J’ai besoin d’un
lieu d’échange pour déposer, faire une
vidange de ce trop-plein d’incertitude, de
ma peur de ne pas assez faire. Dans ces
lieux, nous entrecroisons nos idées pour
améliorer les temps de vie
Un lieu de parole pour les résidants
Deux autres temps sont aussi mouve-
ment, accélérateur de leur temps arrêté,
lieu de démocratie pour ces personnes
dites handicapées. Comme des per-
sonnes dites normales, les résidants peu-
vent intervenir sur leur quotidien lors de
la réunion bihebdomadaire du module. Ils
ont élu deux représentants par module,
qui participent au conseil mensuel des
résidants. Ils défendent, amènent leurs
réflexions (aménagement de leur lieu de
vie), mais aussi des paroles autour de la
violence subie à cause d’autres résidants.
Deux membres élus du conseil de rési-
dants participent à la réunion semestrielle
du conseil d’établissement, ancienne-
ment conseil de maison, avec les parents,
le directeur, les représentants des salariés
de la Sauvegarde du Rhône et de la mai-
rie. Ils interpellent les participants à cette
réunion sur leurs difficultés, sur le refus
d’être handicapé et sur d’autres sujets.
JEAN-PIERRE MEYER
Moniteur éducateur
meyerj.p@free.fr
VST n° 105 - 2010
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  • : le blog rouge et vert
  • : ecologie, en lutte, contre l'A45, au boulot...
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  • meyer
  • moniteur éducateur,  animateur d'abord de 1975 à 1977, puis directeur bénévole de centre de vacances d'enfants handicapes mentaux de 1980 à 2010. tout cela avec les éclaireurs de France
militant altermondialiste  et surtout écologiste 
je souhaite lutter pour une société égalitaire
pour la rupture avec le capitalisme ! retraité
  • moniteur éducateur, animateur d'abord de 1975 à 1977, puis directeur bénévole de centre de vacances d'enfants handicapes mentaux de 1980 à 2010. tout cela avec les éclaireurs de France militant altermondialiste et surtout écologiste je souhaite lutter pour une société égalitaire pour la rupture avec le capitalisme ! retraité

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